LE VOYAGEUR TECH ADAM OSOBA

Ce que le voleur a laissé dans mon sac

Lisbonne, janvier 2026 5 min de lecture Possédé et utilisé Usage direct sur la durée indiquée, à la date d'achat indiquée : au-delà de ce cadre, aucune affirmation.
Intérieur vide d’une rame de métro aux banquettes bleu clair, sous un éclairage jaune.
Sommaire
  1. Le disque dur
  2. La clé de sécurité
  3. La souris
  4. Les chargeurs, l’adaptateur, les câbles
  5. Ce qui n’était pas dans la besace
  6. Le classement du voleur
  7. Ce que j’ai changé

Le lendemain matin, dans une chambre de Graça avec une fenêtre qui donnait sur un mur, j’ai vidé la besace sur le lit.

Neuf objets. Ce ne sont pas mes affaires préférées, ni les plus chères, ni les plus utiles. Ce sont celles qu’un inconnu a touchées, regardées et reposées, dans une voiture de train, en quelques secondes, sans lumière et sans temps.

Autrement dit, quelqu’un venait d’établir un classement de mes propres affaires, selon des critères qui ne sont pas les miens, et je pouvais le lire.

Le disque dur

Deux téraoctets, dans une pochette en tissu gris qui a l’air d’une trousse de toilette d’hôtel. Quatre ans de fichiers, dont trois ans qui n’existent nulle part ailleurs, ce qui est un aveu que je fais ici une fois et que je ne referai pas.

Il était au fond, sous les câbles. Souple au toucher, sans arêtes, rien qui ressemble à un appareil. Si je devais classer ce que je transportais par valeur réelle, il serait premier, très loin devant l’ordinateur, qui n’est qu’un objet remplaçable en quatre jours.

Il est resté.

La clé de sécurité

Un rectangle de plastique noir de la taille d’une phalange, avec un trou pour un porte-clés. Il ouvre mes comptes, mes accès clients, ma messagerie et le compte qui héberge ce site.

Il était dans la poche avant. Celle qui s’ouvre en tirant une languette, en une seconde, sans forcer, et qui est la première chose qu’on trouve quand on met la main dans une besace.

Emporté avec l’ordinateur, il aurait fait passer l’affaire de la contrariété coûteuse à la nuit blanche puis à trois jours de révocation d’accès. Il ressemble à un porte-clés publicitaire de garage automobile.

Il est resté.

La souris

Une petite Logitech sans fil, avec un récepteur planté dans une fente au-dessus du logo. J’en suis à la troisième du même modèle. Les deux premières ont disparu, l’une dans une chambre à Split, l’autre dans un bus de nuit dont je ne sais plus le trajet.

À chaque fois j’ai racheté la même, à l’identique, sans regarder ce qui existait d’autre. Je devrais avoir honte de cette phrase vu ce que je passe mes journées à faire. Je l’écris quand même, parce que la moitié des gens qui liront ça fonctionnent pareil sur au moins un objet, et que personne ne l’écrit jamais.

Elle est restée, et je comprends. Personne ne vole une souris.

Les chargeurs, l’adaptateur, les câbles

Quatre objets, une seule ligne chacun, parce qu’ils ne méritent pas mieux.

  • Un chargeur de portable universel, celui de l’ordinateur parti, désormais orphelin et parfaitement inutile pendant quatre jours.
  • Un chargeur de téléphone bas de gamme acheté au Portugal deux semaines plus tôt.
  • Un adaptateur de prise que je trimballe par superstition depuis un voyage où j’en avais eu besoin une fois.
  • Un rouleau de câbles maintenu par un élastique de bureau, dont deux ne servent plus à rien depuis longtemps.

Le voleur les a laissés. C’est le seul point sur lequel son classement et le mien coïncident.

Ce qui n’était pas dans la besace

Trois objets ont survécu pour une raison différente : ils n’étaient pas là.

Le téléphone, un Galaxy S22 acheté au printemps 2022, dans la poche droite de mon pantalon comme depuis quatre ans. Le passeport, dans la veste, parce que le contrôleur l’avait demandé le matin et que je ne l’avais pas rangé. Et une vieille tablette Android avec un projecteur dans la charnière, mon cinéma de chambre d’hôtel, dans le petit sac que je garde entre les pieds.

Ces trois-là ne doivent rien à un classement. Ils doivent leur survie à une poche de pantalon, à une distraction et à une frontière mentale que je m’étais fixée pour de mauvaises raisons : la tablette ne sert pas à travailler, elle ne va donc pas avec le matériel de travail.

Le classement du voleur

Reprends la liste et regarde ce qu’il en a fait.

Il a pris deux objets, un ordinateur et un étui vide. Il a laissé un disque contenant trois ans de travail irremplaçable, la clé qui ouvre tous mes accès, et une souris qui vaut le prix d’un repas.

Son critère n’est pas le prix. Ce n’est pas non plus la valeur d’usage, qu’il ne peut pas connaître. C’est la ressemblance : est-ce que cet objet a l’air d’un objet cher ? Une coque moulée dit oui. Une pochette en tissu dit non. Un bout de plastique noir de trois centimètres ne dit rien du tout, et ne rien dire est la meilleure protection de toute cette liste.

Le plus dérangeant n’est pas qu’il se soit trompé. C’est que moi aussi. J’avais rangé la chose la plus critique de mon sac, la clé de sécurité, dans la poche la plus accessible, parce que je la sortais souvent et que c’était pratique. Mon classement à moi était fondé sur la fréquence d’usage. Le sien sur l’apparence. Aucun des deux ne portait sur ce qui compte, c’est-à-dire sur ce que je ne peux pas remplacer.

Ce que j’ai changé

Deux choses, et elles ne coûtent rien.

La clé de sécurité ne dort plus jamais contre la machine qu’elle ouvre. Elle vit dans une poche de veste, avec les papiers, et je perds trois secondes par jour à la chercher.

Le disque de sauvegarde ne voyage plus dans le même sac que la machine qu’il sauvegarde. C’est une contrainte pénible, parce qu’elle m’oblige à porter deux sacs les jours où un seul suffirait.

Je n’ai racheté ni cadenas, ni antivol, ni traceur.

Je ne teste pas la majorité de ce dont je parle sur ce site, et je le détaille dans ce que je ne teste pas. Les objets ci-dessus font partie de la minorité : ils sont à moi, ils ont des années d’usage, et c’est pour ça que je m’autorise à en parler comme je viens de le faire. Ça ne me permet toujours pas de te dire qu’ils sont meilleurs que d’autres. Je n’ai pas essayé les autres.

Il y a une chose que je n’ai pas faite, et j’y pense encore. Je n’ai pas vérifié si le disque dur fonctionnait. Il a passé six semaines dans le sac avant que je le branche, parce que j’étais tellement soulagé qu’il soit là que l’idée de le tester ne m’a pas traversé l’esprit. Un objet retrouvé n’est pas un objet vérifié, et j’ai eu de la chance.

Ce que je ne peux pas savoir

  • Est-ce que cette répartition volontaire tient dans la durée, ou est-ce qu'elle s'érode en quelques mois vers le regroupement par fonction, qui est plus confortable ? Reviens me poser la question dans un an.
  • Est-ce que le voleur aurait pris la clé de sécurité s'il avait su ce que c'était ? La revente de ce genre d'objet n'a aucun sens, et ce que j'imagine de sa logique ne vaut pas plus que ce que tu imagines de la mienne.

Ce choix suit le manifeste : pas de vidéo : le verdict se lit, il ne se regarde pas. lire le manifeste

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