LE VOYAGEUR TECH ADAM OSOBA

Six mois après le vol, ce que je n'ai pas racheté

Batoumi, juillet 2026 7 min de lecture Possédé et utilisé Usage direct sur la durée indiquée, à la date d'achat indiquée : au-delà de ce cadre, aucune affirmation.
Rue ombragée sous un arche d’arbre, passants et motos, guirlandes rouges suspendues.
Sommaire
  1. L’étui du casque
  2. Le câble jack
  3. La housse matelassée
  4. Le cadenas
  5. Le chargeur orphelin
  6. Est-ce que l’habitude a tenu ?
  7. Ce que six mois d’absence me permettent de dire

Un lecteur m’a écrit en juin. Trois phrases, dont la dernière est celle qui a produit ce texte.

Tu as écrit un article sur l’ordinateur que tu as racheté en quatre jours. Est-ce qu’il y a des choses que tu n’as pas rachetées ?

La réponse courte tient en un objet. Une machine, achetée en février à Lisbonne, sous contrainte de temps. Depuis, rien. Six mois de route, trois continents, et pas un seul remplacement.

Je ne m’en étais pas rendu compte avant de faire la liste sur la table d’une chambre de Batoumi, avec le carnet papier et l’inventaire de janvier sous les yeux.

L’étui du casque

Il est parti dans le porte-bagages d’un train entre Porto et Lisbonne, vide, avec deux câbles dedans, pendant que le casque était sur ma tête. Toute l’histoire est dans le premier texte de ce carnet et je ne vais pas la refaire.

Ce que l’absence a changé, en revanche, se mesure.

Le casque pend au sac par son arceau depuis six mois. Il a pris une rayure, sur la coque droite, contre un dossier de chaise dans une gare de Taipei. Elle est visible, elle ne s’enlève pas, et elle ne me gêne pas plus que ça.

La besace, elle, a changé de forme. La coque rigide occupait un volume fixe et tenait le sac ouvert de l’intérieur, ce que je n’avais jamais remarqué avant qu’elle disparaisse. Sans elle, la toile s’affaisse, et tout ce qui est petit descend au fond. La trousse à câbles est trois fois plus pénible à retrouver qu’en décembre. Voilà un coût réel, qui n’a rien à voir avec la protection d’un casque, et que personne n’aurait pu me prédire.

Je me plaignais de cet étui depuis deux ans. Deux ans de plaintes n’ont jamais rien produit. Quatre secondes dans un couloir de train, oui.

Le câble jack

Il était dans l’étui. Il est parti avec.

Il m’a manqué une fois, en avril, à onze mille mètres, sur un vol de treize heures dont l’écran de siège proposait une prise pour casque filaire et rien d’autre. J’avais un casque sans fil que l’appareil ne voulait pas voir, des écouteurs filaires avec le mauvais embout, et douze heures devant moi.

Une absence qui coûte quelque chose de précis, une seule fois en six mois, à une date que je peux nommer. C’est le genre de comptabilité que je préfère aux discours sur le poids du sac.

La housse matelassée

La machine rachetée en février n’a jamais eu de housse dédiée. Elle voyage dans une pochette en tissu quelconque, sans logo, sans matelassage, qui ne ressemble à rien.

Le coin arrière gauche du capot porte une marque depuis mai. Elle vient d’un trajet en van sur une route où j’avais posé le sac contre une caisse en bois. Une housse matelassée l’aurait évitée, et je le sais.

Je ne l’ai pas rachetée quand même, parce que je continue de penser qu’un contenant qui annonce son contenu est une étiquette, et que c’était la seule chose utile tirée de janvier. Cette conviction m’a coûté une marque sur un capot. Elle ne m’a rien rapporté que je puisse démontrer, puisqu’on ne mesure pas un vol qui n’a pas eu lieu.

Le cadenas

Celui-là n’a pas été volé. Il est dans le tiroir d’une chambre de Lisbonne, où je l’ai laissé en février après avoir passé quarante minutes à retrouver sa combinaison en épuisant les mille possibilités.

Son absence n’a rien changé que je puisse mesurer. Ce qu’elle a supprimé, c’est une décision quotidienne : est-ce que je ferme, est-ce que je ne ferme pas, est-ce que ça vaut le coup pour trois heures dans une consigne. La décision ne se pose plus. Je ne dis pas que c’est mieux. Je dis que ça fait une chose de moins à arbitrer chaque jour, et que je n’aurais jamais obtenu ce résultat en décidant quoi que ce soit.

Le chargeur orphelin

C’est le seul objet de la liste que j’ai retiré moi-même, et il mérite d’être raconté parce qu’il contredit à moitié tout ce qui précède.

Le chargeur de la machine partie était encore dans le sac le jour du vol. Il figure dans l’inventaire de janvier, catalogué comme parfaitement inutile. Je l’ai transporté neuf semaines. Lisbonne, Faro, Séville, Tarifa, Tanger, Marrakech. Un objet en parfait état de marche, sans aucune machine à alimenter, porté sur deux mille kilomètres parce que jeter un appareil qui fonctionne me demande un effort dont je n’ai visiblement pas les moyens.

Il a fini dans une poubelle de chambre à Marrakech, en mars. Neuf semaines et six villes pour retirer d’un sac un objet dont je savais dès le premier jour qu’il ne servait plus à rien.

Est-ce que l’habitude a tenu ?

C’est la question que j’avais laissée ouverte en janvier, et six mois est à peu près la durée au bout de laquelle on peut y répondre sans se raconter d’histoires.

La règle qui ne coûte rien a tenu sans effort. Aucun de mes contenants n’annonce plus ce qu’il contient, et je n’ai eu à y penser aucun jour, puisque tenir cette règle consiste à ne rien acheter.

La règle qui coûte quelque chose s’est érodée. Le disque de sauvegarde ne devait plus jamais voyager dans le même sac que la machine qu’il sauvegarde. Il y est retourné trois fois depuis mai, les jours où porter deux sacs pour aller travailler dans un café relevait de la punition. La clé de sécurité, elle, est restée dans la veste, parce que ça ne me coûte que trois secondes par jour.

Ce n’est pas une question de sérieux, c’est une question de tarif. Une habitude gratuite tient. Une habitude qui se paye chaque matin s’use, et elle s’use d’autant plus vite que rien de grave n’est arrivé entretemps.

Ce que six mois d’absence me permettent de dire

Un lecteur m’avait demandé en janvier ce que j’avais le droit d’affirmer sur des objets que je n’ai pas essayés. La liste ci-dessus pose la question par l’autre bout, et la réponse est la même, ce qui m’a surpris en l’écrivant.

Six mois sans étui rigide ne prouvent rien sur les étuis rigides. Ils prouvent que sur cet itinéraire, avec ce casque et cette besace, je m’en suis passé au prix d’une rayure et d’un sac qui s’affaisse. Quelqu’un qui prend l’avion quatre fois par mois avec le même casque dans une soute a une autre équation, et je n’ai aucun moyen de la résoudre à sa place.

L’absence n’est pas une preuve. Elle a exactement le même statut que la possession : elle raconte un cas, un usage, une durée, et rien au-delà. Je ne peux pas plus te recommander de te passer d’un objet que te recommander un objet que je n’ai pas eu en main, et c’est la même limite dans les deux sens. Ce que je m’interdis sur ce site est écrit dans ce que je refuse.

La seule chose que j’affirme au bout de ces six mois porte sur moi, pas sur le matériel. Je n’ai jamais rien retiré de ce sac par décision. J’ai retiré des choses parce qu’un inconnu s’en est chargé en quatre secondes, parce qu’une combinaison oubliée a rendu un cadenas insupportable, parce qu’un câble est devenu poisseux au soleil. Sept cents jours de plaintes sur un étui n’ont pas produit ce qu’un couloir de train a produit sans moi. Je n’ai pas de méthode pour déclencher l’événement, et je me méfie de ceux qui en vendent une.

J’ai écrit à la maison d’hôtes de Lisbonne en juin, pour demander si le cadenas était toujours dans le tiroir. La réponse est arrivée le lendemain, avec une photo : il est là, dans le tiroir du haut, à côté d’un chargeur et d’une chaussette d’homme. Ils ont proposé de me l’envoyer, gratuitement, la personne connaît le site. Je n’ai pas répondu, et ça fait maintenant trois semaines.

Ce que je ne peux pas savoir

  • Est-ce que je rachèterais un étui rigide si je changeais de casque demain ? Probablement, dans le même carton, sans y penser, et cette liste n'aurait servi à rien.
  • Combien d'objets ai-je rachetés en six mois sans m'en rendre compte, sous le seuil où je me pose la question ? La trousse à câbles a repris trois éléments dont je n'ai aucun souvenir d'achat.
  • Est-ce que six mois suffisent pour dire qu'une absence est acquise ? Une chambre longue durée, un hiver ou une machine qui tombe, et la moitié de cette liste peut être rachetée en une semaine.

Ce choix suit le manifeste : pas de vidéo : le verdict se lit, il ne se regarde pas. lire le manifeste

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