Sans réseau, sans espèces, à trois kilomètres
Sommaire
Le van me laisse à quatorze heures trente sur un accotement de gravier, devant un abri en tôle et un panneau que je ne sais pas lire. C’est le bon arrêt. J’ai vérifié trois fois avec le chauffeur en lui montrant l’écran du téléphone, et il a hoché la tête trois fois, la dernière avec l’air de quelqu’un qui aimerait repartir.
Le village où je dors est à trois kilomètres. Je le sais parce que je l’ai lu la veille, à Tbilissi, dans une chambre où le wifi marchait, sur une carte que j’ai refermée sans y penser.
Le téléphone affiche quatre barres. Soixante et un pour cent de batterie. Rien ne passe.
La liste de ce qui va bien
Je commence par là, parce que c’est cette liste qui rend l’après-midi intéressant.
Le téléphone s’allume, l’écran répond au doigt, la carte SIM est reconnue, le nom de l’opérateur s’affiche en haut à gauche avec ses quatre barres bien nettes. Le sac est fermé et complet, personne n’a mis la main dedans, ce qui n’est pas rien vu comment a commencé cette année. La carte bancaire est dans la poche de la veste, valide, non bloquée, utilisée le matin même dans une boulangerie de Tbilissi pour quelque chose de chaud dont je ne connais toujours pas le nom.
Il n’y a pas de panne. Aucun objet cassé, aucune batterie à plat, aucun circuit grillé, aucun vol. Tout ce que je transporte fonctionne comme le jour où je l’ai acheté.
Et je suis quand même bloqué sur un accotement de gravier.
Ce qui ne passe pas
La carte s’ouvre sur un carré gris. Il y a la route, dessinée en blanc, et un bout de rivière. Aucun nom, aucun village, rien de ce qui a été chargé au-delà du niveau de zoom auquel j’ai regardé cette zone il y a huit jours, dans un autre pays.
L’application de réservation s’ouvre sur sa coquille, avec un rond qui tourne au milieu et un message poli sur la vérification de la connexion. Je connais par cœur le nom du village et le prénom de la personne qui tient la maison. Le numéro de téléphone, lui, est derrière le rond qui tourne.
Il est aussi absent du carnet papier, où j’ai recopié le nom du village et le prénom, et rien d’autre. Je n’ai jamais noté ce numéro, parce qu’un numéro dans une application n’est pas un numéro. C’est un bouton.
Le magasin
Il y en a un à cinquante mètres, avec un réfrigérateur posé dehors et un homme derrière un comptoir qui regarde un téléviseur mural. Je prends de l’eau et deux choses à manger.
Je présente la carte. Le terminal réfléchit quarante secondes, ce qui est très long quand on regarde un écran de terminal, puis affiche un refus sans motif. Deuxième essai, même durée, même refus. L’homme fait un geste vers l’appareil, paumes vers le haut, qui veut dire que ça ne vient pas de moi.
Dans ma poche, il y a un billet trop gros pour ce que j’achète, deux pièces d’un pays que j’ai quitté il y a trois semaines et un ticket de bus. Je n’ai pas touché d’espèces depuis onze jours. Je n’ai rien décidé de tel, je n’y ai simplement pas pensé, comme on ne pense pas à respirer.
Il pousse la bouteille vers moi et fait un autre geste, que je traduis par plus tard. Peut-être que ça voulait dire autre chose. Je n’ai aucun moyen de le savoir et je ne vais pas inventer une jolie scène là-dessus.
Trois kilomètres
Il y a deux voitures garées devant le magasin. Je pourrais demander, et je pourrais payer, sauf que je ne peux pas payer. L’application qui commande une voiture demande la même chose que la carte et que la réservation.
Alors je marche. Cinquante minutes, parce que quarante litres sur le dos et une besace en travers ne se déplacent pas à la vitesse d’un homme qui se promène. La route n’a pas d’accotement sur le dernier kilomètre, donc je marche dans le gravier, et je m’écarte deux fois pour des camions qui n’avaient de toute façon pas l’intention de me toucher. Il fait chaud sans excès. Ce n’est pas une épreuve, c’est une contrariété longue, et la seule chose qui m’agace vraiment est de savoir que la sangle gauche a recommencé à glisser.
La maison est exactement où elle devait être. La personne est là, elle m’attendait, elle ne s’était pas inquiétée. Le wifi de la cuisine me rend la carte, la réservation et le numéro que je n’ai jamais eu besoin d’appeler.
Ce que ça m’a montré
J’avais trois solutions à ce problème et elles étaient parfaitement indépendantes les unes des autres. Une carte, un moyen de paiement, un moyen de transport. Trois applications, trois entreprises, trois logiques qui n’ont rien à voir.
Elles reposaient toutes sur la même chose, et je ne l’avais jamais vu écrit nulle part, parce que ce n’est écrit nulle part. Chacune se présente comme un outil autonome. Aucune n’affiche la liste de ce dont elle a besoin pour fonctionner.
La panne de réseau devient une panne de paiement, qui devient une panne de mobilité, et à aucun moment un objet ne tombe en panne. C’est la différence avec tout ce que j’ai raconté ici jusqu’à présent. Une machine cassée se répare ou se remplace, une machine volée se rachète en quatre jours. Là, il n’y a rien à réparer et rien à racheter. Le matériel est intact, complet, chargé, et il ne sert à rien pendant deux heures.
Je ne vais pas en tirer un discours sur la dépendance au numérique. Tout le monde en a écrit un, ils se ressemblent tous, et ce que je refuse de faire sur ce site est détaillé dans ce que je refuse. Ce qui m’intéresse ici est plus étroit : j’ai une redondance qui n’en est pas une, elle a l’air d’une redondance, et le seul moment où on peut s’en rendre compte est celui où elle coûte quelque chose.
Ce qui aurait aidé
Deux lignes dans le carnet papier. Le numéro de la maison, recopié la veille pendant que le wifi marchait, à côté du nom du village que j’avais pris la peine d’écrire. Ça prend quinze secondes et je ne l’ai pas fait, parce que j’avais le numéro sous les yeux au moment où j’écrivais.
La carte de la zone téléchargée à l’avance. Je le fais pour les villes où je vais rester, jamais pour les cent kilomètres de route entre deux villes, alors que c’est exactement là qu’il n’y a rien.
Ce qui n’aurait rien changé, et je le mets ici parce que c’est ce que j’aurais acheté par réflexe : une deuxième carte bancaire, un téléphone plus récent, un chargeur supplémentaire. Le terminal ne me demandait pas de carte. Il ne me demandait rien du tout.
Le lendemain matin, la personne qui tient la maison m’a montré un chemin qui part derrière l’appentis, descend entre deux jardins et rejoint la route en huit cents mètres. C’est par là que tout le monde monte. Ça ne fait pas trois kilomètres, ça en fait moins d’un, et ce chemin n’apparaît sur aucune des cartes que j’avais dans le téléphone, y compris sur celles qui fonctionnaient.
Ce que je ne peux pas savoir
- Est-ce que le terminal du magasin refusait ma carte, ou est-ce qu'il n'atteignait pas son autorisation ? Je n'ai jamais vu son écran de l'autre côté, et l'homme derrière le comptoir n'avait aucune raison de me le montrer.
- Est-ce que le réseau est revenu dix minutes après mon départ ? Je suis parti à pied sans regarder l'écran pendant une heure, par une forme d'orgueil que j'assume mal.
- Est-ce que quelqu'un m'aurait emmené si j'avais insisté ? Je n'ai pas insisté. Je n'ai aucune idée de ce que ça aurait donné et je ne peux pas le déduire.
Ce choix suit le manifeste : pas de vidéo : le verdict se lit, il ne se regarde pas. lire le manifeste
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