Il a pris la housse de mon casque, j'avais le casque sur la tête
Ma besace était dans le porte-bagages, juste au-dessus de moi. Pas deux rangées plus loin, pas à l’autre bout de la voiture. Au-dessus. J’aurais pu la toucher en levant le bras.
Quelqu’un l’a ouverte pendant le trajet, y a mis la main, a pris deux choses et l’a laissée là. Je n’ai rien vu, parce que je regardais un écran. Je n’ai rien entendu, et c’est le détail que je trouve encore drôle sept mois après : j’avais la réduction de bruit à fond, sur un casque qui coûte le prix d’un vol long-courrier, précisément pour ne rien entendre.
L’outil qui a rendu le vol possible et l’objet volé sont le même objet. Enfin, presque.
Ce qui manquait
Je m’en suis rendu compte à Lisbonne, en descendant la besace. La fermeture éclair du compartiment principal était ouverte sur une vingtaine de centimètres. Pas arrachée, pas forcée. Ouverte, comme on ouvre un sac qui est à soi.
Il manquait l’ordinateur. Un LG Gram 15 pouces, dans sa housse matelassée. Celui qui pèse à peine plus qu’un magazine épais, qui tient la journée sans chargeur, et dont le clavier était le pire que j’aie eu entre les mains. Une frappe molle, sans retour, sur laquelle je faisais deux fois plus de fautes qu’ailleurs. Je râlais dessus depuis deux ans.
Et il manquait l’étui de mon casque.
L’étui. Pas le casque. Un Sony WH-1000XM4 se range dans une coque rigide en forme de galet aplati, qui prend une place absurde dans un sac et dont je me plaignais à peu près aussi souvent que du clavier. Cette coque était vide. Il restait dedans un câble jack et un câble USB.
Le casque, lui, était sur ma tête. Il y était depuis Porto. Il y était encore quand j’ai ouvert le sac à Lisbonne.
Ce qu’il a laissé
Le disque dur externe, dans sa pochette en tissu, au fond.
La clé de sécurité, le petit machin en plastique qui déverrouille mes comptes, dans la poche avant. Celle qui s’ouvre en tirant sur une languette, sans effort, en une seconde.
La souris. Deux chargeurs. Un adaptateur. Un rouleau de câbles maintenu par un élastique.
Additionne. Ce qu’il a laissé dans ce sac vaut, à la revente, plus cher que l’étui vide qu’il a emporté. Et la clé de sécurité, prise avec l’ordinateur, aurait transformé un vol de matériel en un problème d’une tout autre catégorie.
Il ne l’a pas prise. Il n’a pas regardé.
Quatre secondes de tri
Voilà ce que cet épisode m’a appris, et c’est la seule chose que j’en ai tirée.
Un type qui met la main dans un sac dans un train ne fait pas d’inventaire. Il a quelques secondes, il est debout dans un couloir, et il trie à l’aveugle avec une règle simple : ce qui a la forme d’un objet cher est un objet cher.
Une housse matelassée rectangulaire, c’est un ordinateur. Il l’a prise, il a eu raison.
Une coque rigide de la taille d’une main, moulée, avec une fermeture éclair qui fait le tour, c’est un objet fragile et coûteux. Il l’a prise, il s’est trompé, et il ne l’a pas ouverte pour vérifier. Elle pesait quatre cents grammes de moins qu’un casque et il n’a même pas senti la différence, parce qu’il ne cherchait pas à la sentir.
Un disque dur dans une pochette en tissu souple, ça ressemble à une trousse. Un boîtier d’authentification, ça ressemble à un porte-clés en plastique. Une souris, ça ressemble à une souris, et personne ne vole une souris.
Le tri se fait sur l’apparence, pas sur le contenu. J’avais toujours cru le contraire, sans jamais me poser la question, parce que je n’avais jamais eu à la poser.
Ce qui aurait aidé
Pas un cadenas. Une fermeture cadenassée sur une besace en toile, dans un train, ça signale un sac qui contient quelque chose.
Pas un traceur non plus. Il t’apprend que ton ordinateur est dans un quartier de Lisbonne où tu ne veux pas aller sonner aux portes.
Ce qui aurait aidé tient en une phrase que je n’aurais pas écrite avant janvier : arrêter de ranger mes affaires dans des contenants qui annoncent ce qu’ils contiennent. La housse matelassée d’ordinateur est une étiquette. La coque moulée de casque est une étiquette. Elles sont vendues comme de la protection et elles font aussi de la signalisation, gratuitement, dans les deux sens.
Depuis, l’ordinateur voyage dans une pochette en tissu quelconque, et le casque n’a plus d’étui du tout. Il pend au sac par son arceau, à la vue de tout le monde, ce qui est exactement le contraire de ce que recommande n’importe quel guide de sécurité en voyage. Personne n’y a touché en six mois.
Je précise que je n’en tire aucune règle générale. Un seul cas, une seule ligne, un seul voleur, sept mois d’observation. C’est une anecdote qui m’a fait changer une habitude, pas une méthode.
Ce carnet ne teste pas la majorité de ce dont il parle, et c’est écrit noir sur blanc dans ce que je ne teste pas. Les objets cités ici sont une exception : ils étaient à moi et je m’en servais tous les jours. Ça m’autorise à dire ce qu’ils faisaient pour moi, rien de plus, ni qu’ils étaient bons, ni qu’ils valaient mieux que ce que tu as dans ton sac.
Je râlais sur cet étui depuis deux ans. Trop gros, trop rigide, mal foutu pour un objet qu’on met sur la tête et qu’on ne range jamais. J’ai passé deux ans à dire à qui voulait l’entendre que je m’en débarrasserais un jour. Quelqu’un s’en est chargé, sur les trois cents kilomètres entre Porto et Lisbonne, et je ne l’ai jamais remplacé.
Ce que je ne peux pas savoir
- Est-ce que ce type a ouvert d'autres sacs dans la même voiture ? Personne d'autre n'a rien signalé à l'arrivée, mais personne d'autre n'a vérifié devant moi.
- Est-ce qu'un sac fermé par un cadenas aurait été sauté au profit du suivant, ou choisi en priorité ? Les deux thèses circulent, aucune n'est étayée par quoi que ce soit de sérieux.
- Est-ce que j'aurais entendu quelque chose sans la réduction de bruit ? Une fermeture éclair de besace en toile, à un mètre, dans un train qui roule. Je n'en suis pas certain, et ça m'arrange à moitié de ne pas savoir.
Ce choix suit le manifeste : pas de vidéo : le verdict se lit, il ne se regarde pas. lire le manifeste
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