LE VOYAGEUR TECH ADAM OSOBA

Deux pays avant le déjeuner

Faro, Séville, Tarifa, Tanger, fin février 2026 5 min de lecture Possédé et utilisé Usage direct sur la durée indiquée, à la date d'achat indiquée : au-delà de ce cadre, aucune affirmation.
Silhouettes de passagers à contre-jour devant les baies d’un bateau, montagnes et mer au loin.
Sommaire
  1. Le compte de la journée

6 h 20, Faro. La station routière ouvre sur la rue et il fait quatorze degrés à l’intérieur, ce qui est exactement la température du dehors. Un distributeur de café rend la monnaie en pièces de cinq centimes, une par une, avec un bruit de machine à sous qui réveille les trois personnes assises sur les bancs.

J’ai dormi là pas loin, dans une chambre au-dessus d’un restaurant fermé pour l’hiver. Je pars vers le sud avec un sac de quarante litres, une besace, et un ordinateur acheté trois semaines plus tôt que je compte bien amortir dans les bus.

Voilà pour le plan.

7 h et quelques, direction l’est. Le bus est aux trois quarts vide. Je sors l’ordinateur, je l’ouvre, et je le referme au bout de vingt minutes. Pas à cause du bruit, ni de la table, ni du dossier du siège devant. Parce que la route de l’Algarve tourne, et que lire une ligne de texte en tournant donne mal au cœur d’une façon très spécifique que je n’avais pas anticipée.

Le téléphone, lui, passe. Écran plus petit, tenu plus près, angle qui suit la tête. Je fais des choses sans importance pendant une heure et demie.

Quelque part avant Ayamonte, la frontière. Il n’y a rien. Un panneau bleu avec des étoiles, un pont, et le bus qui ne ralentit même pas. Le téléphone, lui, se rend compte de quelque chose : il bascule d’un réseau à l’autre en deux minutes, perd la donnée, la retrouve, et affiche un message d’accueil.

C’est le seul objet à bord qui a remarqué qu’on avait changé de pays. Ça fait sourire cinq secondes, puis ça devient utile : dans tous les trajets suivants, c’est ce basculement qui m’a servi de repère quand je somnolais.

11 h et des poussières, Séville. Deux heures d’attente. Le hall est grand, chauffé, et il contient exactement une prise électrique accessible, derrière un distributeur de boissons, à trente centimètres du sol.

Je le sais parce que j’ai fait le tour. Deux fois. En traînant un sac de quarante litres, avec l’air de quelqu’un qui cherche quelque chose qu’il a perdu.

Il y avait déjà quelqu’un dessus, un type d’une vingtaine d’années avec deux téléphones branchés sur un doubleur. Il m’a proposé de partager quand j’ai fini par m’asseoir à côté sans rien demander, ce qui est une des rares choses que je peux dire de bien sur les stations routières.

Une prise, dans un hall de plusieurs centaines de places assises. Ce n’est pas un oubli, c’est une décision. On ne veut pas que tu restes.

13 h, le déjeuner. Deux pays depuis le réveil, une omelette et un café dans un bar de la rue d’en face, et le premier moment de la journée où je sors le carnet papier plutôt qu’un écran.

Le carnet papier n’a pas besoin de prise, ne tourne pas avec la route, ne s’éteint pas dans un tunnel et ne demande pas de réseau. Chaque fois que je fais ce genre de journée, je note trois lignes dedans et je me redis la même chose, et chaque fois je l’oublie la semaine suivante.

14 h 30, vers le détroit. Trois heures de bus le long de la côte. Pas de prise, pas de tablette qui tienne dans l’espace disponible, et une lumière d’après-midi qui frappe l’écran de plein fouet sur la moitié droite du véhicule.

Je mets le casque et je ne fais rien pendant trois heures. C’est la première fois de la journée que ça ne me dérange pas.

17 h, Tarifa. Le port est petit, le vent est constant, et on comprend en dix secondes pourquoi cette ville est couverte de magasins de kitesurf. Le guichet, l’attente, l’embarquement.

Le contrôle marocain se fait à bord. Tu montes, tu t’assieds, et à un moment un agent installé à une table dans le salon appelle les passagers par petits groupes. Tu remplis un formulaire posé sur tes genoux pendant que le bateau bouge, avec un stylo que tu es content d’avoir.

Ce détail-là a une conséquence matérielle que je n’avais pas prévue : ton passeport n’est plus dans ta poche pendant vingt minutes, il est dans une pile, et pendant ces vingt minutes tu regardes la pile.

18 h et quelques, le détroit. Une heure de traversée. Le wifi du bord existe, s’annonce sur un panneau, et ne fonctionne pas. Personne à bord n’a l’air surpris.

La batterie du téléphone est à un tiers. L’ordinateur n’a pas été rouvert depuis l’Algarve. Le chargeur est au fond du sac, dans un compartiment que je n’ai pas ouvert de la journée, ce qui est en soi une information sur la façon dont je fais mes sacs.

19 h 30, Tanger. Il fait nuit, il fait doux, et la première chose que je vérifie en arrivant dans la chambre, avant même de poser le sac, c’est la prise murale.

Elle est identique à celle de Lisbonne. Deux trous ronds, même standard, aucun adaptateur nécessaire. J’ai transporté un adaptateur universel toute la journée dans une poche latérale, comme je le transporte depuis quatre ans, sans jamais vérifier s’il servait sur cet itinéraire.

Le compte de la journée

Douze heures et quelque, quatre correspondances, deux frontières, une prise électrique.

Temps de travail effectif : zéro minute.

Ce n’est ni le bruit, ni le confort, ni l’absence de table. C’est le fractionnement. Une journée à ruptures de charge multiples ne te donne jamais deux heures d’affilée, et deux heures d’affilée sont l’unité minimale en dessous de laquelle je ne produis rien d’utilisable. Une heure vingt de bus, quarante minutes d’attente, dix minutes de correspondance, cinquante minutes de bus, deux heures de hall. Additionne : ça fait beaucoup. Découpe : ça ne fait rien.

Je ne teste pas la majorité de ce dont je parle sur ce site, et je le détaille dans ce que je ne teste pas. Rien n’est recommandé ici, aucun objet cité n’est lié, et les seuls dont je parle sont ceux que je transporte depuis des années.

Il y a une chose que j’ai comprise en attendant à Séville, et je l’ai notée dans le carnet papier avant de la perdre. J’organise mes sacs pour retrouver n’importe quoi en trois secondes, et j’ai passé la journée à ne rien sortir du tout. La seule poche que j’ai ouverte est celle du carnet. Toute cette optimisation sert un scénario qui, ce jour-là, ne s’est jamais produit.

Ce que je ne peux pas savoir

  • Est-ce que quelqu'un travaille réellement dans ces conditions, ou est-ce que tout le monde raconte qu'il le fait ? Je n'ai jamais vu personne produire autre chose que des messages sur ces trajets, mais je ne regarde pas les écrans des autres.
  • Est-ce que le mal au cœur en lisant vient de la route, de la taille de l'écran, ou de la distance de l'écran ? Le téléphone passait, l'ordinateur non, et je ne sais pas isoler la variable.

Ce choix suit le manifeste : pas de vidéo : le verdict se lit, il ne se regarde pas. lire le manifeste

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