On m'a demandé si je travaillais dans les trains de nuit
Sommaire
Le message est arrivé pendant que j’étais encore à Chiang Mai, et je l’ai laissé sans réponse jusqu’à Đà Nẵng, ce qui fait trois semaines et n’est pas très élégant. Une lectrice voulait savoir si je travaillais dans les trains de nuit. Et, si oui, comment je m’organisais.
La seconde partie de la question est celle qui m’a bloqué. Elle suppose qu’il existe une organisation, un montage, une petite mécanique que je pourrais décrire. Je viens précisément de passer une nuit dans un train entre Hanoï et Đà Nẵng, l’ordinateur ouvert sur les genoux, et je n’ai rien de tel à raconter.
Alors je vais donner le compte réel, avec les nuits qui n’ont rien produit, parce qu’un compte dont on retire les échecs n’est plus un compte.
Le compte
Trois nuits de transport depuis le début du printemps.
Un bus de nuit en Thaïlande, entre Bangkok et le nord. Travail effectif : zéro minute. Je n’ai même pas sorti la machine, et la seule chose que j’aie faite d’utile a été de dormir quatre heures par morceaux d’une heure.
Un vol de treize heures, en avril. Zéro également, et là je n’ai pas d’excuse matérielle solide : il y avait une tablette, du courant, un siège. J’ai regardé deux films dont je ne me rappelle pas le titre.
Un train de nuit entre Hanoï et Đà Nẵng, la semaine dernière. Environ neuf cents mots écrits. J’en ai gardé un paragraphe.
Une nuit sur trois a produit quelque chose, et ce quelque chose tient en huit lignes. Si quelqu’un veut appeler ça un mode de vie, il est libre.
Ce que le train donne, et que je réclamais
J’ai écrit en février, après une journée à quatre correspondances entre le Portugal et le Maroc, que je n’avais produit strictement rien parce que la journée était en miettes. Une heure vingt de bus, quarante minutes d’attente, dix minutes de correspondance. L’unité minimale en dessous de laquelle je ne sers à rien, c’est deux heures d’affilée, et cette journée-là ne m’avait jamais offert deux heures d’affilée.
Le train de nuit, lui, les donne.
Il donne bien plus que ça. Personne ne monte, personne ne descend, personne ne t’adresse la parole. Aucune correspondance à surveiller, aucun panneau d’affichage à consulter toutes les dix minutes, aucun bagage à traîner d’un quai à l’autre. Le réseau va et vient sans que tu aies à en tenir compte, ce qui règle la question des messages par le vide.
Sur le papier, c’est le plus long bloc de temps continu de tout mon mois d’avril.
Et j’en ai tiré un paragraphe.
Ce qu’il retire
La première chose qui manque est bête et physique : une surface. La petite table sous la fenêtre est occupée par les bouteilles d’eau de quatre personnes. Travailler sur une couchette veut dire allongé ou à moitié assis, la machine posée sur les cuisses, les poignets dans le vide, l’écran à quarante centimètres du visage et incliné de travers. J’ai tenu quarante minutes dans cette position avant que l’épaule droite ne commence à dire quelque chose.
La deuxième chose est sociale. Un écran allumé dans un compartiment de quatre couchettes est une lampe. Il éclaire trois personnes qui essaient de dormir, et il n’y a aucune manière de le rendre discret. J’ai baissé la luminosité au minimum, puis j’ai fini par refermer la machine avant minuit, non par discipline mais parce que le type d’en face s’était retourné trois fois.
La troisième est celle que je n’avais pas anticipée, et c’est la seule intéressante.
À une heure du matin, j’écris. À quatre heures, j’écris encore, avec l’impression très nette que ça avance. Le lendemain à Đà Nẵng, dans une chambre où l’on entend la mer si on écoute très fort, j’ai relu les neuf cents mots. La moitié était de la reformulation de choses déjà écrites ailleurs, un quart partait dans une direction que je n’avais pas choisie, et le reste tenait debout.
Le temps était continu. Mon attention, non. Ce n’est pas la même ressource et j’avais passé six mois à confondre les deux parce que l’une se compte en heures et se met dans un calendrier, alors que l’autre ne se compte pas du tout.
Ce que je réponds vraiment
Je pourrais m’arrêter ici, sauf qu’il reste la partie de la question à laquelle je n’ai toujours pas répondu, et c’est celle sur l’organisation.
Il n’y en a pas.
Quand quelqu’un me demande comment je fais, à une table, dans une auberge ou dans un message, je réponds oui, je travaille dans les trains. C’est une phrase que je prononce depuis des années sans y penser, et elle est vraie environ une fois sur trois. Je la prononce parce qu’elle clôt la conversation d’une manière agréable pour tout le monde. Elle donne l’image d’une vie qui tient debout, où les heures de transport ne sont pas des heures perdues mais des heures reconverties, et l’interlocuteur repart content.
Les heures sont perdues. Une bonne partie d’entre elles, en tout cas. Ce que ce carnet essaie de faire, c’est d’arrêter de raconter que non, et le refus des postures qui vendent bien est écrit à sa place dans ce que je refuse.
Le travail en déplacement se présente partout comme un choix de vie, avec des photos d’ordinateurs sur des plages où il est impossible de lire un écran. Vu de l’intérieur, c’est un problème d’organisation qui n’a pas de solution générale, seulement une comptabilité désagréable : ce mois-ci, sur trois occasions théoriquement favorables, une a donné huit lignes.
Je n’ai aucune méthode à te vendre là-dessus. Si j’en avais une, ça se verrait dans le compte.
En relisant le fichier à Đà Nẵng, j’ai regardé par curiosité les horodatages des sauvegardes automatiques. Le paragraphe que j’ai gardé a été écrit à 22 h 40, une vingtaine de minutes après le départ de la gare de Hanoï, alors que le train roulait encore dans la banlieue et que personne n’avait éteint sa liseuse. Tout ce qui vient après trois heures du matin est parti à la corbeille. Le seul morceau utilisable de ma nuit dans un train de nuit a été écrit avant la nuit.
Ce que je ne peux pas savoir
- Est-ce que ce que j'écris à quatre heures du matin est réellement moins bon, ou est-ce que je le relis avec un préjugé, sachant l'heure à laquelle il a été écrit ? Je n'ai jamais fait relire ces textes à quelqu'un sans lui donner le contexte.
- Est-ce qu'une couchette du bas, avec accès à la table et à la fenêtre, change quelque chose ? J'étais en haut, je n'ai pas eu le choix à la réservation, et je n'ai pas de deuxième nuit pour comparer.
- Est-ce que d'autres métiers s'accommodent de ce découpage ? Traduire, corriger, trier des photos, répondre à du courrier : rien de tout ça ne demande la même chose que ce que je fais, et je ne peux parler que du mien.
Ce choix suit le manifeste : pas de vidéo : le verdict se lit, il ne se regarde pas. lire le manifeste
Derniers articles
Deux pays avant le déjeuner
Faro, Séville, Tarifa, Tanger. Douze heures, quatre correspondances, zéro minute de travail et une seule prise électrique.
Il a pris la housse de mon casque, j'avais le casque sur la tête
Ma besace était ouverte au-dessus de moi pendant trois heures. Le voleur a emporté un étui vide et un ordinateur, et il n'a rien vérifié.
Le train de nuit Hanoï Đà Nẵng impose ses règles
Quatre couchettes, une lumière qui ne s'éteint jamais et un sac qu'on surveille en dormant. Trois contraintes, trois réponses d'encombrement très différent.