L'orage de Chiang Mai a mangé ma multiprise
Sommaire
Il a plu quarante minutes, ce qui n’a rien d’un événement ici en avril. Ce qui m’a fait lever la tête, c’est le bruit sur le toit. De la tôle, deux étages au-dessus, et une averse qui passe du bruit de fond au bruit de chantier en une dizaine de secondes.
J’étais à la table, l’ordinateur ouvert, un petit ventilateur à câble USB en marche parce que la chambre tenait ses trente et quelques degrés depuis une semaine. Le plafonnier a cligné deux fois. Puis une troisième fois, plus longue, avec ce ralenti qu’ont les vieilles ampoules quand la tension descend avant de remonter.
Puis il y a eu une odeur.
Ce qui a cassé
Pas de la fumée. Une odeur de fer à repasser laissé trop longtemps sur un tissu, tiède, chimique, qui met deux ou trois secondes à te dire d’où elle vient.
Le bloc multiprise était par terre, contre la plinthe, derrière le pied du lit. Je l’avais acheté quatre jours plus tôt dans une quincaillerie de la rue d’en face, parce que la chambre avait exactement une prise murale et que je voyage avec plus d’une prise de besoins. Six sorties, un interrupteur, un petit voyant orange qui s’allumait quand le bloc était sous tension.
Le voyant était éteint.
Le plafonnier, lui, était allumé. Le ventilateur du couloir tournait. La réception du bas diffusait la même chaîne d’informations qu’à toute heure. Le courant n’avait pas disparu de l’immeuble, il n’avait même pas disparu de la chambre. Il avait disparu du bloc, et seulement du bloc.
J’ai débranché la fiche du mur, et j’ai posé le bloc sur le carrelage, loin du lit, parce que c’est ce qu’on fait quand un objet sent le chaud et qu’on ne sait pas ce qu’il a. Je ne l’ai pas ouvert. Je ne sais pas faire, je n’ai rien pour le faire, et je n’ai aucune envie d’écrire les trois paragraphes où j’explique à un lecteur comment démonter une pièce d’installation électrique dans une chambre louée à la semaine.
Ce qui était branché derrière
Le chargeur de l’ordinateur, avec l’ordinateur au bout.
Le chargeur du téléphone, avec le téléphone au bout, à quatre-vingts pour cent.
Le ventilateur USB, en marche, sur un adaptateur secteur.
L’enceinte Bluetooth à mousqueton, en charge, la troisième du même modèle depuis que j’ai commencé à en casser.
Et la vieille tablette Android à projecteur intégré, branchée depuis le matin, éteinte, dont le projecteur ne projette plus grand-chose mais qui refuse obstinément de mourir.
Le disque dur de sauvegarde n’était pas dessus. Il n’était même pas dans la pièce, il était dans l’autre sac, débranché, par une habitude que j’ai prise en janvier pour une raison qui n’avait rien à voir avec l’électricité.
La nuit et le lendemain matin
Je n’ai rien fait ce soir-là. L’ordinateur avait de la batterie, la pluie s’est arrêtée vers vingt et une heures, et j’ai décidé que le problème attendrait la lumière du jour. C’est la seule décision intelligente de cette histoire et elle est due à la fatigue, pas à la méthode.
Le lendemain, j’ai fait la seule chose que je savais faire : brancher les appareils un par un dans la prise murale, en attendant entre chaque, et en regardant.
Le chargeur de l’ordinateur : la petite diode s’allume, la machine charge, le boîtier reste tiède comme d’habitude.
Le chargeur du téléphone : charge.
Le ventilateur : tourne, aux trois vitesses.
L’enceinte : charge, s’appaire, sonne pareil.
La tablette : démarre, met son temps habituel de vieille tablette, affiche son écran d’accueil de 2019.
Rien. Pas un appareil abîmé, pas un comportement bizarre, pas une chauffe anormale, pas un redémarrage inexpliqué. Six semaines plus tard, en écrivant ces lignes depuis un autre pays, je peux ajouter que rien n’a lâché depuis non plus.
Le seul mort de la soirée est le bloc, et il m’a coûté le prix d’un plat de rue.
Ce que je ne comprends pas
Voilà où je bloque, et c’est pour ça que ce texte existe.
Un objet est mort. Cinq appareils branchés dessus n’ont rien eu. J’aimerais te dire ce qui s’est passé entre les deux, et je m’aperçois en essayant de l’écrire que je ne peux proposer que des histoires.
Première histoire : le bloc a encaissé quelque chose à la place du reste. Elle est séduisante, elle explique tout, et je remarque surtout qu’elle me plaît. La boîte du bloc portait des mentions en deux langues dont une que je ne lis pas, je ne l’ai pas gardée, et je serais bien incapable de dire ce qu’elle promettait exactement.
Deuxième histoire : rien de particulier n’est arrivé aux appareils parce que rien de particulier n’est arrivé du tout, et le bloc est mort de sa propre médiocrité, quatre jours après son achat, au moment précis où il pleuvait. Une coïncidence de ce genre est parfaitement possible et me contrarie beaucoup plus que la première.
Troisième histoire : quelque chose est bien passé par la ligne, et les appareils y ont survécu pour des raisons qui leur appartiennent, sans que le bloc y soit pour quoi que ce soit. Dans cette version, ma multiprise n’est pas une héroïne, c’est juste le maillon le plus faible, et le maillon le plus faible casse en premier même quand il ne protège personne.
Je n’ai aucun moyen de départager ces trois versions. Aucun. Je n’ai pas d’instrument, je n’ai pas vu ce qui s’est passé sur la ligne, je n’ai pas ouvert l’objet, je ne saurais pas quoi regarder si je l’ouvrais, et l’immeuble ne va pas me communiquer son historique électrique.
Ce que je peux faire, c’est noter la question dans le carnet et aller lire. J’y passerai les semaines qui viennent, parce que la question m’intéresse maintenant qu’elle m’a coûté un objet, et j’y reviendrai ici quand j’aurai autre chose que trois hypothèses en équilibre. Ce carnet n’a pas de laboratoire, ce qui est déjà écrit dans ce que je ne teste pas, et il n’a pas non plus d’atelier de diagnostic. Je découvre que c’est la même limite avec deux visages.
Le bloc mort a voyagé avec moi jusqu’à Hanoï, dans la poche latérale du sac, pendant une semaine. Je l’ai porté à travers une frontière et deux aéroports en me disant que je finirais par le montrer à quelqu’un qui saurait le lire. Je ne connais personne de ce genre sur cet itinéraire, et je le savais en le rangeant. Il est parti dans une poubelle d’une chambre d’hôtel du vieux quartier, sans que j’aie appris quoi que ce soit de plus qu’en le débranchant.
Ce que je ne peux pas savoir
- Est-ce que le bloc a joué un rôle, ou est-ce qu'il est simplement mort au bon moment ? Les deux récits collent aux mêmes faits observés, et je n'ai aucune donnée qui permette d'en préférer un.
- Est-ce que mes appareils ont pris quelque chose sans le montrer ? Une pièce d'alimentation peut vieillir d'un coup sans rien afficher. Six semaines sans incident ne sont pas une preuve, c'est un délai.
- Est-ce que ça se serait passé pareil avec un bloc acheté ailleurs, ou avec rien du tout ? Il aurait fallu une deuxième chambre, un deuxième orage et un deuxième jeu d'appareils, la même nuit.
Ce choix suit le manifeste : pas de vidéo : le verdict se lit, il ne se regarde pas. lire le manifeste
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